Corps et âme en éveil

Deux pas en avant

Voici une interview publiée sur le site Insane, le média de la santé mentale en février 2020.

Quand je la rencontre via un appel Skype, je ne m’attends pas à autant de luminosité, et pas seulement parce qu’en ce mois d’hiver le soleil est timide. Sabrina, je l’attendais marquée par la maladie, comme si l’anorexie et la boulimie dont elle a souffert pendant 15 ans n’avaient pu que laisser des traces évidentes. Mais non, bien au contraire. Elle est très ouverte, particulièrement “normale”, tout à fait à l’aise, sans tabous ni jargon. Une maman et une femme qu’on sent forte, aimante et épanouie. Pleine d’énergie, avec son piercing au sourcil et son immense sourire, elle rit souvent et surtout d’elle-même, s’exprime franchement avec des mots simples. En un mot, elle est véritablement guérie.

Depuis notre conversation Skype, Sabrina a accouché de sa deuxième fille, alors que la première est âgée de 2 ans. Je ne peux m’empêcher d’être admirative, surtout en sachant le parcours pour tomber enceinte qu’elle m’a raconté. Je suis surtout ravie pour elle, parce que c’est beau, une naissance, tout simplement. Ça donne envie de féliciter, de rire, de s’extasier sur un minuscule minois — le plus normalement du monde. Je crois que c’est ça, la plus grande victoire de Sabrina : elle est aujourd’hui on ne peut plus “normale”.

Ancienne athlète, elle a déjà raconté son parcours d’anorexie et de boulimie dans un premier livre, L’âme en éveil, le corps en sursis, paru en 2014. Mais ce n’est pas tout à fait de cela qu’on va parler dans cette interview.

Plutôt que de raconter à nouveau ses souffrances, je choisis d’axer l’interview sur la femme que Sabrina est aujourd’hui, et sur tout ce qu’elle a à nous enseigner pour s’en sortir et vivre pleinement. C’est parti.

Guérie

Sabrina n’est pas juste rétablie, elle se dit guérie. 

J’ai mis longtemps à me dire guérie, je parlais de rétablissement, d’aller mieux… Je craignais la rechute, parce qu’il y en a eu beaucoup, c’est normal, ça fait partie de la reconstruction. Et puis un jour, je me suis dit c’est bon, j’ai mis plein de garde-fous, j’ai une relation normale, apaisée à la nourriture… Ce jour-là, je m’en souviendrai toute ma vie parce que j’ai pu dire dans les yeux à mon père “je suis guérie”.

Je lui demande ce que ça veut dire, concrètement, être guéri·e. Elle me répond sans hésitation : “C’est reprendre le cours normal des choses, c’est reprendre une vie où bien sûr [on] n’oublie pas, ça fait partie de [son] histoire, mais aujourd’hui ce n’est qu’une petite partie de [soi]. [On] est capable de se remémorer certains événements douloureux sans avoir à les revivre. C’est ne pas paniquer devant une assiette steak-frites mais au contraire prendre du plaisir. C’est retrouver une vie où [on se] sent épanoui·e, tout simplement. C’est aussi penser à “l’ancien·ne soi” avec douceur, bienveillance et compassion. Se pardonner parce que le mal que l’on a pu (se) faire, ce n’est pas de notre faute : on était malade…”

C’est simple, mais si compliqué.

Je note que Sabrina, en tant que femme guérie, est la première marraine de l’USAB (Union d’associations Solidarité Anorexie Boulimie). Elle m’explique qu’il s’agit d’un ensemble de 21 associations de patient·e·s et familles, associations qui agissent toutes localement. Le but principal est d’accompagner ces patient·e·s et leurs familles vers des soins, ou au moins d’être une porte d’entrée vers des ressources, mais depuis un moment déjà, l’USAB tisse également des liens avec des professionnel·le·s de santé, dans l’idée de les sensibiliser aux causes de l’anorexie et de la boulimie, et peut-être un jour de leur offrir des formations complémentaires. L’union d’associations se veut un ensemble de lieux d’écoute et d’accueil des souffrances, en ligne ou sur place. Aujourd’hui l’USAB a également d’autres marraines et parrains, mais Sabrina continue de s’impliquer régulièrement.

Je me demande comment elle fait pour vivre, et j’ai la réponse tout de suite : Sabrina cumule les activités (“j’envisage une année rock ‘n’ roll”, s’exclame-t-elle en riant), et certaines d’entre elles sont rémunérées. Ainsi, depuis septembre 2019, elle est pair-aidante salariée à mi-temps dans le dispositif Un Chez Soi D’Abord, qui vient en aide aux personnes souffrant de difficultés psychiques telles que les addictions et vivant à la rue ou de façon très précaire (ce dispositif est national depuis 2017 et il est coordonné par des associations, telles qu’Aurore à Paris). L’idée est d’offrir des appartements coordonnés thérapeutiques, c’est-à-dire comme le nom l’indique, de permettre aux personnes en souffrance psychique de trouver un toit et d’être accompagnées, pour ensuite pouvoir traiter leurs maladies mentales. En somme, tout le contraire de ce qui était exigé jusque-là, à savoir que les personnes soient sorties de l’addiction et soient en traitement pour leurs troubles psychiques, avant de pouvoir prétendre à une aide pour trouver un logement (vachement logique, vu la difficulté de se soigner déjà quand on a un toit sur la tête…).

Bien que non centré sur les TCA (Troubles du Comportement Alimentaire, dont font partie l’anorexie et la boulimie), ce programme permet à Sabrina de s’épanouir dans l’aide qu’elle apporte. C’est même mieux, selon elle : “Je crois que c’est important pour moi de ne pas faire que du TCA, je ne tiens pas à être Madame TCA”. Et puis, l’anorexie et la boulimie ne sont finalement pas si différentes d’un trouble de l’usage d’alcool, ou d’une addiction à la cocaïne.

Ce n’est pas pour rien que les TCA sont classés dans le champ des addictions

Sabrina a entendu parler de pair-aidance pour la première fois lorsqu’elle a suivi le cursus Santé Mentale dans la Communauté, offert par le CCOMS (Centre Collaborateur de l’Organisation Mondiale de la Santé pour la recherche et la formation en santé mentale) en partenariat avec plusieurs universités en France. Pair-aidante, ça veut dire que Sabrina apporte aux personnes accompagnées son savoir expérientiel : elle raconte son histoire, et surtout elle donne de l’espoir puisqu’elle est elle-même passée par là… et qu’elle s’en est sortie : “[l’idée, c’est de] faire prendre conscience que la situation n’est pas figée, qu’il y a toujours une évolution possible, que ça peut aller vers un mieux-être”. Elle échange aussi sur le rapport aux soins, les traitements, ou bien participe aux sorties et à des projets visant à favoriser l’autonomie des personnes accompagnées. Elle travaille au sein d’une équipe pluridisciplinaire composée d’une quinzaine de professionnel·le·s : infirmier·e·s, psychologues, psychiatres, éducateurs et éducatrices, conseiller·e·s en économie sociale et familiale, et des personnes se chargeant de la GLA (Gestion Locative Adaptée). L’équipe fait beaucoup de terrain, se rendant au domicile de personnes en précarité ou les rencontrant dans des cafés, “le métro c’est un de nos outils de travail”, me dit Sabrina. Elle n’a pas encore de formation spécifique dans la pair-aidance, mais elle y réfléchit : “C’est important pour avoir un meilleur statut et pouvoir monter en compétences”. Son activité ne sort pas pour autant de nulle part : “Je me suis aperçue que par mon activité de coaching et mon activité associative, j’étais déjà une pair-aidante”.

Oui, parce que Sabrina est également coach depuis quatre ans : elle accompagne des personnes avec TCA dans leur chemin vers le rétablissement — ou, osons le dire, la guérison. Forte d’une formation de coaching (elle est d’ailleurs inscrite au RNCP, le Répertoire national des certifications professionnelles), Sabrina utilise également sa formation en PNL (Programmation Neuro-Linguistique) et a commencé le coaching à domicile et par Skype pour venir en aide à des personnes éloignées des ressources, résidant par exemple à la campagne. Aujourd’hui, elle s’astreint à ne pas suivre plus de 4 ou 5 personnes en même temps, afin de leur donner tout ce qu’elle a et de les accompagner au mieux. Elle travaille en réseau et compte également continuer à se former !

J’ai toujours envie d’apprendre

Et puis, pour couronner le tout, la jeune maman fait des réseaux sociaux une utilisation semi-professionnelle, pour militer, relayer de l’information et guider ceux et celles qui en ont besoin vers les ressources appropriées. C’est ainsi que je l’ai rencontrée. 

Je considère qu’on n’a jamais tout à fait fini de travailler sur soi

Maman

Quand je lui demande de quoi elle est la plus fière dans sa vie, Sabrina me répond du tac au tac : “Pendant très longtemps j’aurais peut-être pu répondre “mes performances sportives” ou “de m’être construite”, aujourd’hui sans hésitation, c’est “mes enfants“. Elles sont ma plus grande force”.

Je suis émue, mais je n’ai pas le temps de me remettre qu’elle ajoute : “Être enceinte après une anorexie, ce n’est pas facile, et mon baby blues après la naissance de Clara a duré un moment parce que c’est un cadeau trop immense pour moi”.

J’ai trouvé mon équilibre

Deux questions me viennent. La première découle du fait que Sabrina a désormais deux filles : comment envisage-t-elle sa relation avec elles, plus tard ? Leur parlera-t-elle de son histoire, de son parcours ? Sa réponse me fait dire qu’elle y a déjà réfléchi, consciemment ou inconsciemment : “Je n’aurai pas vraiment le choix ! J’ai quand même fait pas mal de choses sur le sujet, il suffit de taper mon nom sur Internet pour que ça ressorte… Oui je leur en parlerai parce que ça fait partie de l’histoire de maman, c’est son passé, sans banaliser, sans dramatiser mais je veux qu’on puisse l’aborder. Chez nous ce n’est pas le sujet principal, ça peut nous arriver d’en parler avec mon mari, comme on parlerait d’autre chose. Je ne veux pas qu’elles découvrent les choses par elles-mêmes, je préfère en parler avec elles, avec mes propres mots. Et [c’est encore mieux] si ça peut participer à une forme de prévention.”

Qu’elles ne viennent pas me parler de régime à douze ans !

La seconde question concerne naturellement ce qu’elle a prévu de mettre en place pour protéger — autant que faire se peut — ses filles des TCA. Il s’avère que maman Sabrina ne dramatise pas : “Je pense que ce qu’il y a à faire, et c’est peut-être la coach qui parle, c’est d’avoir soi-même la relation la plus normalisée [à la nourriture et à son corps], c’est-à-dire ne pas manger différemment, partager ses repas avec toute la famille aux mêmes heures, ne pas blinder les placards de produits minceur, ça peut être déjà pas mal pour un·e enfant, de savoir que maman est bien dans sa peau !” Sabrina argumente donc qu’il vaut mieux faire attention à la manière dont les enfants se développent et grandissent, et réagir au fur et à mesure, plutôt que de faire de la protection et de l’anticipation actives, qui peuvent générer de l’angoisse. Elle ajoute : “Et puis n’oublions pas que les TCA ne sont pas héréditaires !”

Sans être alarmiste, il s’agit de rester vigilant·e

La jeune maman n’hésitera pas cependant à emmener ses filles chez un·e psy s’il le faut : “À mon époque, celle de mes parents, la psy c’était un peu tabou… Aujourd’hui, je n’hésiterai pas si je décèle quelque chose chez ma fille, à la prendre par la main pour l’emmener voir un·e psy. Je préfère qu’elle aille voir un·e professionnel·łe et qu’on me réponde qu’elle n’a rien, plutôt que de laisser passer quelque chose.”

Inspiration

Sabrina est une inspiration pour beaucoup, mais elle avoue franchement s’appuyer elle aussi sur d’autres personnes, notamment son mari : “J’ai la chance de pouvoir m’appuyer sur mon mari, qui lui n’avait qu’une envie c’était que je trouve quelque chose qui me plaise, et il savait l’importance pour moi de faire quelque chose en rapport avec mes valeurs.”

J’ai beaucoup travaillé, notamment en thérapie, sur la question des valeurs

Je lui demande ce qu’elle dirait à la Sabrina de 17 ou même 20 ans, si elle le pouvait. Elle réfléchit une seconde. “Aime-toi davantage.” Est-ce que ce n’est pas un conseil qu’elle aurait eu du mal à mettre en place, à ce moment-là ? “Justement. Dans cette invitation à s’aimer, c’est une invitation aussi à ne pas trop prêter attention aux remarques désobligeantes de certaines personnes, à tracer sa route sans se soucier toujours du regard de l’autre, et à se faire confiance”

S’aimer, se donner du temps, et de l’attention. Être patient·e et dou·x·ce envers soi-même

Et la recommandation ou le conseil qui l’a le plus aidée jusqu’ici ? “Donne le temps au temps. Laisse-toi le temps”. Souvent ça fait bien les choses, même si on a envie de guérir tout de suite. Un jour à la fois, un pas à la fois, un progrès à la fois, et il faut s’encourager sur des petites choses.” Je suis on ne peut plus d’accord : ça permet de moins se mettre la pression pour guérir, aussi. “Ce n’est pas une injonction à guérir, on n’est pas malade OU guéri·e. Il s’agit de faire prendre conscience à la personne en face qu’elle est déjà sur son chemin de guérison, qu’elle a déjà parcouru du chemin, justement”.

Ça ne peut fonctionner qu’avec du temps

Et sa recommandation à elle ? La plus inspirante de toutes : “En matière de TCA, les rechutes sont fréquentes, et c’est un conseil que je donne beaucoup : tu as fait une crise ? Eh bien, ne te flagelle pas, tu as fait un pas en arrière, demain tu feras deux pas en avant. Et ce sont ces deux pas en avant qui constituent le véritable rétablissement”.

Après Troubles alimentaires : mieux comprendre pour mieux guérir, Sabrina a en tête d’écrire un prochain livre, même si son travail est un peu mis en pause pour cause de nouveau bébé adorable. Le sujet en sera le rétablissement en santé mentale, et ce livre “donnera la parole à l’usager, à ceux et celles qui “expérimentent” le rétablissement”. En attendant, merci pour tout, Sabrina.

Aller plus loin

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