Corps et âme en éveil

Entretien avec Michel Lejoyeux « une détox de la culpabilité pour travailler sa bonne humeur »

A l’occasion de la sortie de son livre « tout déprimé est un bien portant qui s’ignore » le Pr Michel Lejoyeux répond aux questions que je lui pose dans une interview accordée au sein de l’hôpital Bichat ce jeudi 31 mars. Retranscription d’entretien.

« Un trop grand nombre de malades ne sont ni reconnus ni bien traités », vous parlez de refus de traiter les vraies maladies.

Oui, on a en France un double record sur les antidépresseurs qui est le plus grand nombre de psychotropes vendu par habitant et aussi le plus faible nombre de gens malades qui ne reçoivent pas un traitement adéquat. Dans ce domaine qui est beaucoup marqué par le tabou, par la méconnaissance, on a surconsommation de soins par les gens qui n’en ont pas besoin et sous traitement chez ceux qui en ont besoin. En général on n’entend qu’une des deux parties de la phrase. Il est de bon ton de dire que l’industrie pharmaceutique nous fait prendre trop de psychotropes mais on ne va pas entendre qu’à la fois on ne traite pas assez d’un côté ceux qui en ont besoin et on surtraite ceux qui n’en ont pas besoin.

Que faudrait-il faire pour traiter les bons malades ?

Faire comme ont fait les infectiologues qui ont par exemple fait passer le message que les antibiotiques c’est pas automatique. Il faudrait faire passer le message que les antidépresseurs c’est pas automatique. Un médicament psy ne se donne qu’après un diagnostic médical précis, bien évalué, avec comme tout médicament des effets indésirables possibles (ce n’est jamais anodin de prendre un médicament) et des effets positifs.

Est-ce que les malades qui restent dans l’isolement ont honte d’aller consulter ? Comment les sortir de là ?

Je crois que l’ensemble du domaine psy est chargé de tabou et de déni. Si on accepte l’idée que les émotions existent, qu’on peut agir sur ses émotions comme sur sa bonne humeur, je fais le pari qu’on peut s’adresser non pas aux plus malades mais aux bien portants et leur dire qu’ils peuvent travailler leur bonne humeur. Et peut-être que lorsqu’on sera sorti de ce tabou considérant qu’on peut travailler sa bonne humeur on sera aussi plus tolérants et plus ouverts vis-à-vis de ceux qui ont davantage besoin d’une aide médicale.

« Ne prenez pas seulement des nouvelles du monde ». Le monde peut-il nous rendre malade voir fou ?

Je définis dans le livre ce que j’appelle l’individuation. On a besoin de nouvelles personnelles. De nouvelles de ses proches, de son amoureux, de ses parents, de sa famille. Aujourd’hui on a une sorte de culpabilisation de ceux qui s’intéressent à leurs proches. Evidemment qu’il faut s’engager sur des causes. On n’est pas étranger aux grandes valeurs. Mais je rappelle surtout que nous avons deux jambes, une jambe de l’intime et une jambe du collectif et nous avons besoin de ces deux jambes pour exister humainement.

Vous militez pour l’engagement citoyen ?

Pour moi c’est plus l’engagement personnel. J’essaie de parler au nom d’une compétence, la mienne est médicale. Dans le champ de la médecine j’observe que l’engagement citoyen est bon mais aussi qu’il y a un engagement personnel qui peut nous permettre de révéler tous les potentiels de bonne humeur qu’il y a en nous.

A propos du changement, « il est plus couteux en énergie de corriger une erreur ancienne que de s’y enfermer ». Quelle place accordez-vous à la volonté ?

Pas beaucoup !

« Quand on veut on peut », c’est faux ?

Le problème du mot volonté c’est qu’il a une connotation morale. Une des choses que subissent ceux qui ne vont pas bien c’est cette idée qu’ils sont faibles. Qu’ils n’ont pas de volonté, qu’ils manquent de courage. Alors que dans d’autres champs de la médecine ce n’est pas ce qu’on dira. On ne dit pas à un diabétique qu’il manque de volonté parce que son taux de sucre augmente. Au fond derrière tout ce vocable de volonté j’entends un vocable de culpabilisation et pour moi la culpabilité est une des idées dont il est urgent de se désintoxiquer, de détoxifier pour justement travailler sa bonne humeur.

Le cerveau triste n’est pas malade.

C’est important cette idée. On est dans le champ de la psy !

Et on récupère de ses facultés même après une déprime…

Absolument.

Etre bien portant est-ce renoncer aux réflexions sur le sens de la vie ?

Il y a un nouveau paradigme sur la bonne humeur qui n’est plus je reste assis dans mon fauteuil et je me demande quel est le sens de ma vie mais je marche, je cours, j’ai de l’activité physique…

C’est l’action qui guérit ?

En tout cas c’est l’action qui fait du bien. Une des choses que je fais au quotidien c’est inciter mes patients à passer du pourquoi au comment.

Et à sourire !

Et à sourire…

Ce livre est aussi une invitation à communier avec la nature. Loin des hôpitaux ?

J’aime beaucoup ce travail londonien qui montre qu’on consomme d’autant moins de psychotropes qu’on a des arbres dans sa rue. Il y a un vrai effet bénéfique de la nature, que ce soit des plantes comme de la nature extérieure.

Et les animaux ?

Je n’ai pas vu beaucoup de données objectives sur les animaux.

Pourtant on travaille avec eux même à l’hôpital…

Des données contrôlées je n’en ai pas vu beaucoup mais peut-être. On a par contre les effets scientifiques objectifs de la nature. Alors bien sûr que personne ne souhaite être malade, les hôpitaux ne sont pas un lieu qu’on souhaite mais il y a des pays où on n’a pas accès aux hôpitaux, pas accès aux soins et au système de santé. Il faut percevoir la chance qu’on a d’avoir ce modèles social même s’il est imparfait. La création du lieu de soin a été un progrès considérable par rapport à une stigmatisation sociale où l’on considérait y compris dans le champ de la pathologie mentale qu’il n’y avait rien à soigner. Tout le propos anti hospitalier et anti psychiatrique me semble d’une autre époque. Aujourd’hui notre sujet est plus est-ce qu’on a les moyens hospitaliers de continuer à faire le travail qu’on veut faire faire ?

S/P

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